Partout, l’offensive anti-trans met en danger la santé des jeunes personnes trans, mais aussi le fonctionnement voire la raison d’être d’instances sanitaires, scientifiques et démocratiques comme la Haute autorité de santé, déplore un collectif de plus de 700 associations et de professionnels de santé.

Depuis bientôt trois ans, la Haute Autorité de santé (HAS) élabore les premières recommandations françaises de bonnes pratiques de soin pour les personnes trans à partir de 16 ans. Ces travaux sont attaqués avant même leur publication : nous – professionnels de santé qui accompagnons chaque année jusqu’à plusieurs centaines de personnes dans leur parcours de transition, et leurs soutiens – nous réjouissons que ces soins qui sont déjà réalisés en France depuis un demi-siècle puissent enfin être éclairés par l’analyse scrupuleuse des données internationales les plus récentes ainsi que par la méthode scientifique de la HAS et de son comité d’experts.
Ces recommandations claires et rigoureuses sont essentielles dans un climat international où la vie et la santé des personnes trans sont mises en danger, particulièrement pour les adolescents. Aux Etats-Unis, Donald Trump s’est attaqué dès le premier jour de son mandat aux droits des personnes trans. Vingt-cinq Etats américains, tous pro-Trump, ont déjà interdit les soins aux mineurs trans et s’attaquent désormais aux adultes. Partout où les soins spécifiques aux jeunes trans sont interdits, les thérapies de conversion visant à les «guérir» de leur transidentité deviennent la norme. On sait pourtant que ces dernières ne sont ni efficaces, ni éthiques, et qu’elles démultiplient les risques de suicides des personnes trans : les thérapies de conversion sont aujourd’hui illégales dans de nombreux pays, dont la France.
Dans cette même lignée, la HAS et ses experts sont la cible d’attaques médiatiques depuis le lancement des travaux sur la prise en soin des personnes trans, la dernière en date étant la fuite d’un document de travail confidentiel. Sous couvert de vouloir protéger les adolescents, ces articles qui s’appuient sur nombre d’arguments erronés mettent en danger l’accès aux soins des jeunes trans que nous accompagnons.
Des expertises professionnelles et expérientielles
Parmi ces arguments, la composition du groupe de travail de la HAS ne serait pas transparente et ses membres auraient des conflits d’intérêts. Pourtant, comme il est d’usage, les membres ont été sélectionnés pour leur expertise sur le sujet, leurs liens d’intérêts sont publics et ont été scrutés par un comité indépendant. Contrairement à ce qu’on peut lire, les expertises professionnelles et expérientielles ne sont pas des «conflits d’intérêts» ou du militantisme mais le gage de la scientificité des travaux.
Par contraste, le rapport britannique sur la prise en charge des mineurs trans – ou «rapport Cass» – auquel les détracteurs de la HAS font constamment référence, n’a pas dévoilé l’ensemble de ses auteurs : ceux qui sont connus n’ont aucune expérience clinique du sujet, y compris la Dr Hilary Cass qui l’a dirigé. Des recommandations médicales ne peuvent pas être fondées sur l’opacité et l’ignorance.
Les détracteurs accusent la HAS d’omettre les preuves scientifiques n’allant pas dans son sens, formulant la même critique contre l’Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres (WPATH), dans les deux cas sans avancer de preuves. La WPATH, société savante éditant depuis 1979 des lignes directrices sur la prise en charge médicale des personnes trans, n’a pourtant exclu aucune étude de son champ, et son équipe de 127 auteurs a évalué près de 1 500 articles scientifiques, bien davantage que le rapport Cass. Une similarité entre les recommandations de la HAS et de la WPATH n’aurait rien de surprenant puisque les deux instances s’appuient sur la même base publique de données probantes. A l’inverse, le rapport Cass a exclu 48 % des études sur les bloqueurs de puberté et 36 % des études sur les hormones sexuelles, en violation de son propre protocole et de toute rigueur scientifique. Parmi les études écartées, la plus impactante d’entre elles, publiée dans le prestigieux New England Journal of Medicine, montre les bienfaits des traitements hormonaux chez les mineurs trans qui en expriment le besoin. En supprimant arbitrairement jusqu’à la moitié des études, le rapport britannique s’est condamné à conclure qu’il «manquait de preuves» pour justifier ces soins.
La négation de l’existence de la transidentité chez les adolescents
Les articles critiquant la méthodologie de la HAS préfèrent mettre en avant des diagnostics qui ne sont fondés ni scientifiquement ni par la clinique, comme «l’angoisse de sexuation pubertaire». Ce pseudo-diagnostic ne vise qu’à nier l’existence de la transidentité chez les adolescents, la réduisant à un trouble psychiatrique qu’il conviendrait de traiter par la psychothérapie : un argumentaire dangereusement proche de ceux qui ont milité contre l’interdiction des thérapies de conversion. Est-il nécessaire de rappeler que la transidentité n’est heureusement plus considérée aujourd’hui comme un trouble mental par l’Organisation mondiale de la santé ?
Face à ces raccourcis et ces imprécisions, il est essentiel que la HAS puisse justement mener à bien son travail d’information, de transparence et d’analyse scientifique, et ce en étant soutenue et protégée par toutes les autorités de santé. Ses détracteurs sont quant à eux bien soutenus : des sociétés pseudo-savantes dont SEGM, fondée en 2020 et massivement financée par des fonds anti-LGBT +, se spécialisent dans la fabrique d’une suspicion contre le consensus scientifique qui reconnaît les bienfaits des soins d’affirmation de genre pour les personnes qui en expriment le besoin, et promeuvent à l’inverse des approches psychothérapeutiques confinant aux thérapies de conversion. On retrouve leurs argumentaires repris point par point dans certaines tribunes de journaux français.
La HAS et toutes les autorités de santé doivent voir clairement ce qui se joue en France comme aux Etats-Unis, en Russie et dans nombre de pays : l’offensive transphobe actuelle met non seulement en danger la santé et la vie des jeunes personnes trans, mais aussi plus largement le fonctionnement et la légitimité des instances sanitaires, scientifiques et démocratiques. Elles doivent prendre clairement et immédiatement position pour protéger les jeunes personnes trans et leur accès au soin de cette vague transphobe.
Cette tribune, parue dans Libération le 31 janvier 2025 a été signée par plus de 700 personnes. OUTrans souscrit à ce texte mais n'est pas dans les signataires car représenté au sein du groupe de travail de la HAS.
